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07/03/2008

La ville des poètes

Nous étions en Iran, à Shiraz la ville des poètes Hafez ou Saadi. Pour être tranquille durant mon séjour là-bas, sachant que les femmes doivent avoir les bras et les cheveux couverts, je portais au-dessus de mes vêtements coutumiers une abaya et un foulard. De temps en temps le guide me demandait de replacer une mèche sous mon foulard, et quand il ajoutait que ça pouvait lui valoir des ennuis, j'obtempérais rapidement.fd6f6dbb51b59cda53b1b4c01fc64f0b.jpg

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Mais pour entrer dans le Mausolée de Shah e Cheragh, une enceinte sacrée, il fallait porter un tchador, qu'on prêtait à l'entrée. Je me suis donc empêtrée dans cette grande pièce de tissu, sans forme ni attache, la tenant serrée du mieux que je pouvais dans mon poing fermé. C'était inconfortable, lourd et glissant, j'ai fait de mon mieux pour que ça tienne. Ce qui est rigolo c'est que le tchador en question n'était pas noir mais plutôt bariolé ; je devais ressembler à une tente en rideau ;-)

Hommes et femmes étaient séparés et vu le lieu j'acceptai de bonne grâce cette dichotomie qui m'a toujours et en toutes choses agacée. Mais en pénétrant dans le lieu saint, clos et rempli à craquer de femmes, j'ai ressenti immédiatement une ambiance qui n'avait rien de contrainte ni de forcée. Autour de moi, m'entraînant gentiment dans le mouvement circulaire, des Iraniennes souriantes m'accueillaient avec chaleur. J'espère ne pas paraître mécréante dans ma comparaison, mais c'était un peu comme une ambiance de vestiaire sportif. Elles souriaient de me voir me débattre avec la toile de tente, elles qui la maintenaient assez élégamment du bout des doigts, étaient étonnées et ravies de voir une étrangère parmi elles, fières aussi de ce très bel endroit, curieuses surtout. Timidement, les plus audacieuses me touchaient le visage. Elles me disaient "beautiful", ce qui me faisait sourire à mon tour : pour elles ma peau et mes yeux clairs étaient synonymes de beauté, alors que pour moi au contraire, leurs yeux pétillants et foncés, leur peau mate et parfaite, et leurs cheveux que je devinais épais, brillants et peut-être soyeux semblaient la beauté-même. Je commençais à être heureuse de mon sort comme chaque fois que je suis au centre des attentions, quand une complication imprévue survint : une des femmes me tendait une petite pierre gravée en farsi. Face à mon hésitation et désireuses de m'aider, elles tapaient légèrement leur front en montrant la pierre. Elles devinrent rapidement hilares devant mon incompréhension, aussi je refermai mon poing libre sur cette mystérieuse pierre, et affichai mon plus beau sourire, heureuse que "merci" soit aussi du farsi. J'ai gardé cette pierre et ai compris par la suite à quoi elle sert. Tout simplement à éviter de poser le front sur le sol lors de la prière, une habitude chiite, le musulman s'agenouille et incline son buste jusqu'à ce que son front touche cette pierre posée sur le sol devant lui.

Je n'oublierai jamais la chaleur et la gentillesse que ces femmes ont réussi à me transmettre en quelques instants magiques. Vraiment un lieu saint...

21:05 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (13)

Commentaires

J'adoooore!! C'est comme un conte mais c'est réel...Merci je reviens d'Iran...
J'adore la poèsie arabe :
"A présent mon cœur est devenu capable de toute image:
Il est prairie pour les gazelles, cloître pour le moines chrétiens,
Temples pour les idoles, et Kaaba pour les pèlerins.
Il est les tables de la Torah, et le livre saint du Coran.
Je professe la religion de l’amour,
et partout où se dirigent ses caravanes,
L’amour est ma religion et ma foi."
Poème d’Ibn Arabi (1165-1240)

Écrit par : enila | 07/03/2008

J'aime beaucoup ce récit et la manière dont tu le racontes. Vous étiez différentes, elles et toi. Elles aimaient ta différence et tu aimais la leur.

Écrit par : Viny | 07/03/2008

Merci Eni, j'aime beaucoup la poésie arabe aussi, différente de la perse par la langue et la culture mais qui s'en rapproche de nomreuses façons, par exemple en plus d'être poètes, arabes comme perses étaient souvent philosophes, voire mathématiciens et astronomes comme mon favori le perse Omar Khayyam.
Vine, oui tu le dis bien, nous étions différentes mais dans l'acceptation de l'autre.

Écrit par : isa | 08/03/2008

Très bel article, Isa.
Un ami, parti là-bas réaliser un documentaire sur l'Iran d'Ahmadinejad, m'a raconté les trésors d'ingéniosité que déploient certaines femmes pour dévoiler un peu de leur leur féminité (voir Persepolis de Marjane Satrapi).
La société me semble plus tolérante envers le beau sexe là où tu habites. Non ?

Écrit par : pazpatu | 08/03/2008

merci Paz *grand sourire*
Attends, toutes les Iraniennes ne portent pas un tchador, loin de là. Là en l'occurrence c'était disons à cause du lieu, comme on couvre ses épaules pour entrer au Vatican. En outre en Iran les femmes ET les hommes manquent de liberté. Ca se ressent très fort, c'est un peuple particulièrement intelligent d'une part et amateur d'art, de poésie, d'amour et rencontrer des habitants d'Ispahan par exemple, cette ville magnifique, c'est être confronté à la difficulté quasi insupportable que notre contact leur apporte des ennuis. On sent en eux le poids de leur culture séculaire qui voudrait s'exprimer et aussi cette contrainte permanente qui pèse sur eux, cette peur de la répression. On commence à peine à réouvrir dans les palais les salles aux peintures délicieuses mais évocatrices de musique, de poésie ou de scènes galantes...
En ce qui concerne les Emiriennes, l'approche est très différente. Si ce n'est pas ici une démocratie, loin s'en faut, c'est un émirat largement ouvert aux autres cultures. Les femmes locales portent une abaya et leurs cheveux sont couverts mais les hommes aussi (on dit dishdash et ils sont en blanc, cheveux et corps couverts). C'est plutôt une tradition familiale, la preuve en est que d'une part mes amies émiriennes, de joyeuses luronnes ;-) sont non seulement habillées à la dernière mode sous leur atours mais en plus carrément sexy, toujours très maquillées et parfumées. Et dès qu'elles voyagent elles couvrent uniquement leurs cheveux. Personnellement en tant que femme européenne ici, je n'ai que les avantages sans aucune contrainte.

Écrit par : isa | 08/03/2008

J'ai lu une fois que persans et arabes sont un peu comme grecs et romains, arabes (musulmans) et romains ont conquis militairement mais perses et grecs ont conquis culturellement leurs vainqueurs...enfin les grecs ont aussi largement influencer persans et arabes : Un vrai sac de noeud...Et on dit que la monidalisation est récente!!pfff

Euh sinon ça m'a fait penser du coup à un exemple pratique : tu dois maitriser, à priori les maths c'est ton truc?non?? Al-Khwarizmi, un persan, l'inventeur de l'algèbre (avec l'aide des apports antérieurs évidemment) qui est souvent vu comme un arabe parce que son mècène était le calife de Bagdad!

Écrit par : enila | 08/03/2008

Merci de ta confiance Eni mais je ne maîtrise pas grand-chose ;-) par contre j'aime beaucoup les maths c'est peu de le dire.
Bonne idée de parler d'Al Khwarizmi, encore un gars avec qui j'aurais aimé passé la soirée ;-) le papa (involontaire) de l'algorithme et comme tout le monde le sait l'algorithme est à la mathématique ce que le point mousse est au tricot, looooooooooooooooooooooooool.
L'amalgame perse-arabe vient aussi du fait que la maison de la sagesse, et d'autres écoles se sont attelées à traduire et à vulgariser en arabe les théories grecques mais aussi indiennes, donc tout écrit scientifique était en arabe quelle que fût l'origine de son auteur.

Écrit par : isa | 09/03/2008

Quelle bande de malins!! mais bon on leur doit beaucoup ne serait ce que parce qu'ils nous ont sortis, nous européens de la misère intelectuelle et scientifique!! Quand je pense que pendant ce temps là (sauf en Espagne bien sur) nous étions quasi crétins!!! En tous les cas j'en parle chaque année à mes élèves et ils adorent (surtout quand on discute un peu des différences de la médecine arabe et franque..)!

Écrit par : enila | 09/03/2008

Très bel article!,Isa!! Commuer, changer , métamorphoser les a-priori : c'est ce que j'ai aimé dans cet article......
Oui, j'avais déjà vu un reportage sur l'Iran sur son patrimoine culturel ; ça donnait réellement envie d'aller découvrir ce pays.Mais , il est vrai aussi que l'on ne peut hélas s'empêcher de penser à son président( Mahmoud Ahmadinejad) et ses propos choquants à l'assemblée générale de l'ONU, propos qui ternissent l'image de si beau pays.
Alors merci Isa de donner un second regard qui refonde les clichés caricaturaux d'un pays si mal connu dans nos civilisations occidentales.

Écrit par : Val | 09/03/2008

belle expérience, superbement relatée, isa! la chaleur humaine et la bienveillance sont heureusement indépendantes du degré d'obscurantisme forcené que peuvent afficher et vouloir imposer des dirigeants, laïcs ou religieux, auto-proclamés ou démocratiquement élus....il s'agit sans doute plus de résiience que de résignation chez ces femmes; elles font magnifiquement "avec" ce qu'elles ne peuvent pas changer; le tchador n'est qu'un vêtement inconfortable, certes,mais ce qu'il symbolise, et concrétise ,m'est tout simplement insupportable.
A propos de la culture perse, ottomane, et arabe, je te recommande"Rouge" d'Orhan Pamuk, un peu ardu -mais quelqu'un qui a lu la "montagne de l'âme" n'a peur de rien ;-) ...

Écrit par : totope | 09/03/2008

merci Val, et si tu as l'occasion d'aller voir par toi-même n'hésite pas.
merci Tope, tu résumes bien ce que j'en pense. Si je vois rouge, je foncerai ;-)

Écrit par : isa | 10/03/2008

Totope: Tiens , c'est Paz qui m'avait recommandé ce bouquin ! je l'ai acheté ; je suis en train de lire "la maitresse des épices " , merci Isa, un vrai délice ce roman! et après je lirai Rouge.

Écrit par : Val | 10/03/2008

ton texte, Isa, est très beau, sensible et humain.
tu devrais l'envoyer à des journaux pour publication.
y as-tu déjà pensé ?

Écrit par : jasmine | 10/03/2008

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